Prologue
La femme s'était assise pour souffler un peu. Le petit avait maintenant des carottes sur les vêtements.
-Cet enfant mange si peu, pas étonnant qu'il soit aussi maigre !
Sa s½ur venait de rentrer dans la maison. Décidément elle habitait trop près.
-Tu sais qu'il devrait déjà dire des choses, gazouiller. Il est peut-être sourd ?
Le visage de Diane se renfrogna :
-C'est vrai que Johan n'est pas très expressif, mais il n'a que quelques mois !
Le bout de choux fixait sa tante Monique, du regard.
-Il est pâle.
-C'est le fait d'avoir des cheveux noir !
Diane pris son fils dans ses bras et le serra contre sa poitrine.
Le babin était d'une extrême pâleur, soulignée par le noir prononcé de ses cheveux. Ses yeux avaient une teinte grise qui rendait son regard perçant.
Ils allaient être en retard. Chaque année, une procession de mage passait en ville avec la foire comtoise. Elle attendait ce moment avec anxiété. La foire comtoise avait lieu à Micropolis, un grand espace d'exposition à Besançon. En cette occasion, il y a bien sûr une fête foraine, et des expositions sur les traditions franc-comtoise. Mais le c½ur de cette fête est la présence des mages pour accomplir le rituel premier. Tous les enfants nées dans l'année sont invités à y participer. Il vise à révéler les affinités que pourrait avoir l'enfant avec la magie.
Diane n'aimait pas trop la magie. Il n'y avait pas de mage dans sa famille. Mais son mari avait fait preuve d'étranges capacités peu de temps avant sa mort. Il ne savait rien de ses origines car il était orphelin.
Elle regarda sa montre. Couche, biberons, lingette, change... il fallait faire vite.
-Tu es prête Monique?
-Je vais à la voiture.
Elle vit la svelte silhouette de sa s½ur disparaître à travers la porte. Si seulement elle pouvait avoir sa silhouette. Elle emporta l'enfant après avoir mis le chat dehors.
Un voyage rapide. L'enfant dormait malgré la tension qui habitait sa mère. Après une demi-heure de route, ils arrivèrent et réussirent à se garer rapidement, presque miraculeusement. L'endroit était bondé, effrayant.
Ils se frayèrent un chemin jusqu'au bâtiment principal de Micropolis, un bâtiment octogonal avec beaucoup d'ouvertures. Une grande queue s'était formée devant les portes d'entrée, composée essentiellement de couples avec un enfant en bas âge. Ils franchirent les portes au bout de quelques minutes. Le rez-de-chaussée était composé d'une unique salle où on emménageait habituellement les expositions avec des parois mobiles. La famille était invitée à emprunter un immense escalier pour assister à la cérémonie depuis la mezzanine. Mais Monique continuait d'avancer avec Diane. Les deux femmes se dirigeaient lentement vers le centre de la pièce. Il était pour elle incompréhensible que la pièce fut aussi grande !
Au fur et à mesure qu'il avançait, le couple distinguait les trois mages qui officiaient. Tout d'abord Diane aperçut le profil d'une personne vêtue d'une immense bure rouge. Elle fronça des sourcils. Sa tenue était soulignée de nombreux motifs d'or. Elle devait appartenir à la Lame, une école de magie éclaboussée par les scandales. A sa carrure, elle devina un homme. Il était debout, il faisait des gestes étranges avec ses mains, sans doute au-dessus de la tête d'un enfant. Les deux femmes avançaient toujours.
Sa s½ur lui signala le deuxième mage. Elle portait un corsage brun, peut-être de cuir. Ses cheveux étaient bruns avec des reflets roux. Sa jupe était très étrange. Elle était d'un vert très foncé, mais sur sa droite, elle se transformait en un pan de tissus qui suivait sa jambe de manière harmonieuse. De fines bottines et une ceinture avec de nombreuses sacoches parachevaient sa tenue.
Le mage s'appuyait sur un grand bâton, son autre main levée, le bras tendu. Elle semblait murmurait des mots étranges. Les mages de la Sève d'Elioss étaient rarement visibles de manière officielle. Souvent, ils étaient absents des cérémonies officielles mais on dit qu'ils y assistent toujours de manière anonyme.
Monique se tourna vers sa s½ur :
-C'est d'elle dont on m'a parlé. Elle dit aux parents si elle décèle un problème de santé chez l'enfant.
Diane serra l'enfant un peu plus fort. L'enfant regardait sa mère, qui avançait toujours. Il y avait de moins en moins de monde devant eux. Elle apercevait maintenant le troisième mage. Un personnage vêtu de blanc, avec une ceinture bleue un peu vieillie. Elle relâcha l'emprise qu'elle exerçait sur l'enfant. Les membres de la main d'Isphale aidaient beaucoup les gens ; ils dispensaient des soins ou réglaient les problèmes liés à la magie.
Les trois mages étaient à l'extérieur d'un grand cercle tracé à même le sol. Le cercle était censé être rempli d'énergie. Si l'enfant possédait une affinité, alors les mages le sentiraient. Lorsque l'enfant est dans le cercle, l'affinité se révèle par le biais d'effets lumineux. Mais en règle générale, une petite lueur apparaissait pour tous les enfants. C'est cette démonstration de magie qui attire autant de monde. Mais les mages sont là pour contenir ces éventuelles démonstrations.
Le pouls de Diane accélérait tandis qu'elle se rapprochait. Les parents devaient poser l'enfant au centre du cercle, puis s'en éloigner de quelque pas. Ils pouvaient presque aussitôt aller le rechercher. Les parents ressortaient alors du bâtiment, où on les accueillait et les conviait à diverses festivités.
Diane réalisa qu'il n'y avait plus personne devant eux. Ils avancèrent jusqu'au cercle. Diane franchit la ligne blanche avec Johan, avança vers le centre. Elle eut un moment d'hésitation avant de le poser au sol. Il ne se passerait rien. Elle se le jurait, priait de toute son âme. Elle lève les yeux vers la mage qui ne lui accorde, semble-t-il, pas la moindre attention. Johan regarde autour de lui, curieux de l'attention qui lui était accordé.
Elle recule, quelques pas seulement, sort du cercle. Un pas, deux... Elle s'arrête. Ils n'avaient dit que quelques pas. Il ne se passe rien. Soulagement. Elle peut aller le chercher.
Elle lève les yeux.
Une main lui fait face ! Derrière la main, le mage blanc. Son teint devient livide. Instinctivement, elle cherche son fils du regard.
Il était assis, levait gentiment la tête vers... vers une petite lueur blanche. Elle se pétrifia. Une voix hurlait dans sa tête que s'était normal, NORMAL !
La petite étincelle voletait, insouciante. Par contre, le sol dans le cercle était étonnamment clair. Les trois mages avaient leurs bras tendus vers le cercle. Tous trois regardaient maintenant l'enfant. La lumière s'intensifiait. L'enfant semblait porté par un disque lumineux. Les murmures devinrent incantations dans la bouche des mages. Diane regardait obnubilé, sous son fils, un nuage lumineux, si blanc. Tous les parents commentaient mais ils étaient si loin.
Elle commença à distinguer des zones plus sombres dans le disque. Des tâches verdâtres sur le bord. Johan les regardait. Diane ne réussissait pas à faire le moindre geste pour rejoindre son fils. Elle paniqua. Johan regardait calmement les pousses qui sortaient de ces taches. Des arbustes poussaient.
Soudain la magicienne leva son bâton. D'un coup sec, il s'abattit sur le sol. Les arbustes se désagrégèrent. Mais il persistait quelque chose d'eux. On les devinait, translucides, vaporeux... des spectres d'arbres. Cinq immenses piliers se dressaient maintenant sur le cercle pour se dissiper dans un halo brumeux vers les voûtes du plafond.
Assis sur le sol blanc, vaporeux, entouré de colonnes translucides, Johan semblait perdu dans un monde étrange. Elle crut distinguer une ombre se profiler dans le cercle, mais tout s'était déjà dissipé. Il n'y avait plus que Johan qui levait les yeux vers les mages épuisés.